New York, années 1980. Une ville, des visages, une culture.
Des jeunes qui prennent la pose devant un immeuble, des amis réunis sur un trottoir, des couples, des familles, des passants fiers de leur tenue… À travers son objectif, Jamel Shabazz a photographié tout un pan de la vie new-yorkaise, au moment où la culture hip-hop commençait à prendre son essor.
Ses images sont immédiatement reconnaissables. On y trouve de la couleur, du style, de l’attitude, mais surtout une attention particulière portée aux personnes photographiées.
Car chez Shabazz, la photographie de rue n’est pas seulement une affaire de regard. C’est d’abord une histoire de rencontre.
Qui est Jamel Shabazz ?
Né en 1960 à Brooklyn, New York, Jamel Shabazz découvre très jeune la photographie. Son père, lui-même photographe, lui transmet le goût des images. À quinze ans, il commence à photographier ses amis et son entourage.
À la fin des années 1970, il entreprend de documenter la vie des quartiers new-yorkais, particulièrement celle des communautés afro-américaines et latino-américaines.
Influencé notamment par Gordon Parks, James Van Der Zee et Leonard Freed, il construit au fil des décennies une véritable mémoire visuelle de New York.
Ses photographies témoignent de la naissance de nouvelles cultures urbaines, mais aussi des transformations sociales qui marquent la ville.
Son travail a notamment été présenté au Brooklyn Museum, au Studio Museum in Harlem et au Victoria and Albert Museum de Londres.

Sa signature photographique : ce qui rend ses images reconnaissables
1. Le portrait de rue plutôt que l’instant volé
Lorsqu’on parle de photographie de rue, on imagine souvent un photographe discret, cherchant à saisir une scène sans être remarqué.
Jamel Shabazz adopte fréquemment l’approche inverse.
Il aborde les gens, discute avec eux et leur propose de poser. Le sujet devient alors un participant actif à la création de l’image.
Les personnes photographiées regardent souvent directement l’objectif. Certaines prennent des attitudes fières, d’autres sourient ou jouent avec leur apparence.
Le résultat ? Des portraits qui dégagent une véritable présence, bien loin de la simple photographie prise à la dérobée.
2. La couleur, les vêtements et les attitudes
Chez Shabazz, les vêtements ne sont jamais de simples accessoires.
Baskets, vestes, chapeaux, bijoux, coiffures… Tout participe à raconter une époque et une identité.
Les couleurs sont souvent franches, les tenues soigneusement choisies et les attitudes affirmées.
Ces détails donnent aux photographies une valeur documentaire considérable. Elles permettent de comprendre comment une génération se présentait au monde, bien avant Instagram et les réseaux sociaux.

3. Des compositions simples, mais efficaces
L’une des particularités de ses photographies est leur apparente simplicité.
Les sujets sont généralement bien identifiables, souvent photographiés à leur hauteur. Les décors urbains — murs, voitures, rues ou devantures — servent à situer la scène sans prendre le dessus.
Le regard se porte naturellement sur les personnages.
Cette simplicité permet de mettre en valeur les expressions, les postures et les relations entre les personnes.
4. Une photographie fondée sur la confiance
C’est probablement l’aspect le plus intéressant de sa démarche.
Pour photographier les gens, Shabazz cherche d’abord à établir un contact. Il lui arrive de montrer ses albums pour expliquer son travail et mettre ses interlocuteurs en confiance.
À l’époque de l’argentique, il fait régulièrement réaliser deux tirages de ses photographies : un pour ses archives, l’autre pour la personne photographiée.
Une manière de prolonger la rencontre et de faire de la photographie un véritable échange.
Cette démarche contribue à donner à ses images une qualité particulière : les sujets semblent rarement subir la présence du photographe. Ils sont là, pleinement, et l’assument.

Ce que l’on peut apprendre de son travail
Pas besoin d’être à New York dans les années 1980 pour s’inspirer de Jamel Shabazz.
Oser la rencontre
Plutôt que de photographier systématiquement les passants à leur insu, pourquoi ne pas engager la conversation ? Quelques mots suffisent parfois à créer les conditions d’un portrait intéressant.
Observer ce qui raconte une époque
Une tenue, une coiffure, un objet ou une attitude peuvent donner du sens à une photographie. Le portrait devient alors aussi un document sur notre société.
Laisser le sujet participer
Proposer un portrait ne signifie pas nécessairement imposer une pose. Laisser une personne choisir son attitude ou sa façon de se présenter peut produire des images plus personnelles.

Une photographie à regarder de plus près
A Time of Innocence — Jamel Shabazz, Brooklyn, 1981.
Dans cette photographie, des enfants sont réunis autour d’un chariot de courses, au milieu de la rue.
L’image fonctionne à plusieurs niveaux. Elle raconte d’abord un moment de jeu, une scène ordinaire de la vie d’un quartier. Mais elle nous renseigne également sur les vêtements, l’environnement urbain et la liberté avec laquelle les enfants occupent l’espace public.
Le cadrage laisse suffisamment de place au décor pour situer la scène, tout en conservant les personnages au centre de l’attention.
Pour aller plus loin
The Bronx Museum — Jamel Shabazz: Eyes on the Street
Une exposition rétrospective organisée en 2022, avec plusieurs photographies représentatives de son travail.
Studio Museum in Harlem — Jamel Shabazz
Une biographie et plusieurs œuvres conservées dans les collections du musée.
https://www.studiomuseum.org/artists/jamel-shabazz
National Gallery of Art — Jamel Shabazz
Des œuvres issues des collections du musée américain, dont des portraits de ses premières années.
https://www.nga.gov/artists/52409-jamel-shabazz
Les livres à découvrir
Back in the Days (2001)
L’un de ses ouvrages les plus connus, consacré à la jeunesse new-yorkaise et à l’émergence de la culture hip-hop.
A Time Before Crack (2005)
Un autre regard sur New York, avant les bouleversements provoqués par l’épidémie de crack.
Jamel Shabazz: Albums (2022)
Un livre particulièrement intéressant pour comprendre sa méthode de travail. On y découvre ses archives organisées en albums photographiques, à la manière de carnets de rencontres.
A regarder
Et si on essayait ?
Pour votre prochaine sortie photo, un petit exercice inspiré de Jamel Shabazz : réaliser trois portraits de personnes inconnues, après avoir pris le temps de discuter avec elles.
L’objectif n’est pas simplement de réussir une belle image, mais de voir comment la rencontre peut changer notre manière de photographier.
Une bonne photographie de rue ne repose pas toujours sur un instant décisif. Parfois, elle commence simplement par une conversation.
